La signification de karaté-do

Le «DO» de karaté-do

Voici la définition du mot « do » selon sensei Marie-Lou Crête

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Que Yoshikawa me pardonne…

« Si un homme de moins de trente ans prétend connaître quoique ce soit de la Voie, c’est le signe assuré que son développement s’est arrêté. »

Yoshikawa, Eiji, La parfaite lumière, p. 342.

« Le génie propre de cet univers, et particulièrement au Japon, est de ne pas avoir pensé « l’art » à partir de l’œuvre – ce qui du point de vue de l’Occident est tout à fait surprenant. Sous l’influence du bouddhisme, se sont développées des voies pour chaque acte de la vie. L’art y est aussi compris comme manière d’être. Ainsi, s’est développé un « art » de faire du thé, de tirer à l’arc, de mettre des fleurs dans un vase, de faire une calligraphie. Aucune prééminence n’est accordée à la peinture sur l’art du thé qui ne débouche sur aucune œuvre tangible. L’art du thé, soulignons-le, ne se limite pas à faire un bol de thé, mais implique de vivre selon une certaine discipline. Il n’y a aucun privilège accordé à la poésie. Et s’il, fallait tenter une entente du phénomène, sans doute faudrait-il se tourner vers la fleur plutôt que le poème. »

Midal, Fabrice, Quel bouddhisme pour l’Occident ?, p. 198.

« Au début du XXième siècle le mot jutsu « techniques » a été remplacé par celui de Do « voie » parce que les maîtres qui ont réintroduit au Japon les arts anciens du combat ont voulu insister davantage sur leur aspect pacifique que guerrier. […] Jujtsu est devenu le judo (voie de la souplesse) et Aïkijustu Aïkido « voie de l’harmonie ». Parce que ces nouvelles disciplines, forgées, néanmoins, à partir d’anciennes dont la finalité était la survie, pour la plupart d’entre elles, après 1868 faisaient appel à de nouvelles formes d’entraînement, une distinction fut faite entre les Kobudo , les « Budo anciens » et les Shinbudo, les « Budo nouveaux », tels le karaté « art de la main vide », le Judo, voie de la souplesse, Aïkido, voie de l’harmonie. » […]

« Dans le Do ou dans le michi japonais, il n’y a aucune connotation ou implication religieuse. Au contraire, il s’agit d’acquérir une certaine liberté d’esprit en vue d’appliquer certains principes moraux ou éthiques. »

BRAUSTEIN, Florence, Penser les arts martiaux, pp. 44 et 48.

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QUELLE EST MA VISION DU « DO » ?
QU’EST-CE QUE REPRÉSENTE LE « DO » POUR MOI ?
QUELLE EST LA DIFFÉRENCE ENTRE « KARATÉ » ET « KARATÉ-DO » ?

Longtemps, j’ai fait du karaté. Pendant toute mon enfance et mon adolescence. On me demandait quel sport je pratiquais, je répondais : « Le karaté. » Parmi tant d’autres. Il faisait partie de la liste. Une longue liste sportive. Il n’était rien d’autre qu’une activité de plus entre le ballet de jazz et le ballon chasseur. J’ai toujours aimé bouger. J’y allais le samedi matin, parfois, je trouvais ça triste de manquer les petits bonhommes que tous les autres de mon âge écoutaient. Et puis j’ai commencé à faire de la compétition rapidement. Ceinture blanche, on m’avait placé avec une ceinture bleue en compétition, il y avait trop peu de filles. Du haut de mes 10 ans, j’avais remarqué dans le regard des juges un certain malaise, mais, pour ma part, je ne connaissais rien à l’ordre des couleurs, alors, pour moi, ça ne voulait rien dire. J’ai combattu. J’ai gagné ma première compétition, première place, un gros trophée. Je les ai toutes gagnées d’ailleurs. Jusqu’à la ceinture noire, toujours première. J’imagine que ça a contribué à me motiver. Mon père était fier de sa fille. J’aimais gagner mais un jour, c’est devenu banal. Je revenais chez moi avec mes trophées, toujours plus gros les uns que les autres, je les empilais dans un coin de ma chambre. (J’ignorais alors, qu’un jour, plus tard, j’aurais l’immense bonheur de m’en débarrasser, de les jeter tous à la poubelle sans exception, suite à des grandes déceptions liées aux compétitions dont la dernière lors de laquelle un « sensei » 5ième ou 6ième dan voulait s’en prendre au grand-père d’une de mes élèves, un sensei de karaté peut-être mais jamais de karaté-do…)

J’ai dit que je ne connaissais pas l’ordre des couleurs de ceintures à l’époque. Je ne connaissais rien en fait. On m’aurait demandé d’où ça venait « le karaté », je n’aurais même pas pu dire que ça venait d’un autre pays. Je n’avais même aucune idée de la signification du mot. Et ce, pendant longtemps. Jusqu’à ce que je fasse mes propres recherches. « N’attends rien du maître, sois intérieur. » Un jour, après plusieurs années de pratique, et d’enseignement (je pense que c’est l’enseignement qui m’a mené à vouloir en savoir plus), j’ai fait la rencontre déterminante de la littérature martiale. Musashi, Yoshikawa, Mishima, Bruce Lee, Deshimaru, Cognard, Sun Tsu, Lao Tseu, Funakoshi, Tokistu, Braustein, Herrigel, etc. Et là, là j’ai compris… J’ai compris que le potentiel des arts martiaux était vraiment sous-exploité, que la plupart des écoles ne s’intéressaient qu’à la technique en délaissant l’essentiel : l’amélioration du pratiquant dans toutes les sphères de sa vie. C’est aussi à partir de ce moment que j’ai su ce que j’étais et ce à quoi je voulais vouer ma vie. J’ai su que je ne pouvais n’en faire qu’à temps partiel. Qu’autrement, j’allais passer à côté. J’espère seulement avoir le « courage d’aller au bout ce que j’ai cru être ma tâche… » C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à faire du « karaté-do ». Et voici ce qu’il représente pour moi, ce « do »…

Le « do »…

C’est le troisième fils du maître de sabre Bokuden, attentif au moment, qui avant de passer la porte ressent qu’il y a quelque chose d’inhabituel, qui utilisera sa vivacité d’esprit et sa concentration plutôt que sa force brute…

Le « do »…

C’est l’archer qui ne cherche plus à atteindre la cible sachant qu’il s’agit de son propre cœur, mais qui apprend à se détacher de sa flèche, à accepter le lâcher prise, le renoncement à tout ce qu’il aime en ce monde sachant qu’il sera appelé, un jour ou l’autre, à s’en séparer…

Le « do »…

C’est la ruse et l’intelligence du samouraï qui s’arme d’une baguette pour tuer trois mouches afin de faire comprendre aux rônins qui voulaient l’attaquer qu’il serait vraiment préférable qu’ils n’engagent pas le combat…

Le « do »…

C’est le coq de combat serein et calme qu’aucun autre coq n’ose plus approcher sachant à l’avance qu’ils n’auront aucune chance de se mesurer à lui…

Le « do »…

C’est Miyagi déclarant : « La stratégie ultime c’est de vaincre à travers la vertu et la persévérance pas par le combat. »

C’est Higaonna supportant d’abord l’insupportable afin d’apprendre son art et affirmant ensuite : « Il faut entraîner son poing pour pénétrer l’esprit. »

C’est le sensei qui a refusé d’enseigner pendant des années parce qu’un de ses élèves avait tué un homme et le miracle qui l’a ramené à l’enseignement…

Le « do »…

C’est la voie de la réalisation de soi à travers un art qui n’est plus un résultat mais bien une façon d’être, d’agir, de réagir, une vision du monde, une action qui s’engage pacifiquement au quotidien… Une réponse d’amour absolu surtout devant l’ennemi…

Le « do »…

C’est celui qui a reconnu que contrairement à ce que l’on pense, l’ennemi n’est pas extérieur mais bien intérieur et que c’est lui qu’on doit d’abord chercher à apprivoiser…

C’est celui qui a compris que « Le mal que tu veux combattre/ Y est en dedans de toé / T’as pas besoin d’aller te battre \ Avec personne d’autre ailleurs / De toute façon / Tu pourras pas combattre le mal \En dedans de personne d’autre que toi. »

Le « do »…

C’est celui qui se réjouit lorsque l’obstacle se présente à lui… C’est Mishima qui déclare : « Quand les eaux montent, le bateau s’élève…»

C’est celui qui est « sévère envers lui-même et indulgent envers les autres…»

C’est celui qui se forge pour devenir ce qu’il est…

Le « do »…

C’est le pratiquant pour qui l’art ne sert pas d’ultime défense mais est un moyen pour tenter de s’améliorer dans toutes les sphères de sa vie. C’est la voie du devenir meilleur, non pas meilleur que l’autre pour remporter des médailles, mais meilleur que soi-même… C’est la voie du dépassement et de l’effort. L’effort sans cesse renouvelé. L’effort après l’effort. L’effort après la défaite, l’effort après la victoire. L’effort quand l’effort nous décourage…

C’est le « coup de poing qui demeure comme un trésor dans la manche »…

Le « do »…

C’est l’humble roseau qui plie et s’incline sans se rompre…

C’est l’eau souple et faible qui vainc le solide et le fort…

C’est le moi qui disparais pour devenir le monde immense. C’est maître Ueshiba qui dit « Je suis l’univers. »

C’est la tasse vide, l’homme qui écoute et s’ouvre à celui qui est devant lui, sans le juger. C’est celui qui pardonne tout, même l’impardonnable…

C’est le moine qui viole les lois monastiques pour rendre service à une jeune femme…

Suivre le « do », c’est faire un avec son art, c’est transporter son propre dojo partout où l’on va, parce que le lieu de l’illumination c’est notre propre cœur. C’est ne plus faire du karaté, c’est être le karaté…